Introït

D'un art en pleine mutation,
De deux genies brandissant sa bannière,
D'une muse éteinte mais non pas oubliée,

naquit, en cette période que la tourmente observe,
ce que l'on nomma La Frise Beethoven
et ce qui est rapporté ici.

Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 12:31

Allegro ma non troppo, premières mesures.

 

sextolets.jpg

 

 

 

 

 

 

Soutenu par l'ostinato en sextolets des cordes, le premier thème est pianissimo, languissant et inabouti. Cette atmosphère vaporeuse dégagée par les sextolets des seconds violons et des violoncelles colle parfaitement avec le début de la Frise Beethoven, qui représente l'aspiration au bonheur de la « faible humanité » suppliante.


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Le thème des premières mesures trouve mesure 16, à la fin d'un crescendo, son aboutissement dans l'arpège de ré, mineur et fortissimo.  En effet, 'humanité place ses espoirs en la personne du fort, reconnaissable dans ce thème, central dans le mouvement et la symphonie.

 

klimt.beethoven-frieze1.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la fin du mouvement, les alti, violoncelles et contrebasses à l'unisson dans un motif morne (mesure 513):

 

findumouvement.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Au même moment dans l'harmonie, un thème lent funèbre apparaît :

funebre.jpg

 

 

 

 

 

 

Dans la frise, le regard du Fort ne se porte pas sur l'humanité mais, au contraire, vers le second mur où sont « entassées » les entités maléfiques, qui correspondent ici avec les trémolos et au lent thème funèbre. Le premier mouvement se termine par le motif du Fort. La bataille est engagée.

Le second mouvement est ce qu'il y a d'implicite dans le regard que le Fort adresse au mal.

Par Tikidiki
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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /Mai /2009 20:48

III. La Frise Beethoven

 

 

 

III. 1. La frise: son emplacement, sa composition.

 

C'est à l'intérieur du bâtiment de la Sécession, à Vienne, que se trouve la  Frise Beethoven. On y accède en entrant dans la salle par un côté et en en sortant par un autre, ce qui donne au visiteur une impression d'univers clos, de bulle par laquelle on passe et dont on revient transformé. La salle est située au sous-sol et, puisqu'on y accède par un escalier, on est écrasé par la frise: seul élément de la pîèce, la frise est non seulement énorme – 34 mètres de longueur et 2,15 de hauteur – mais sa domination sur le reste de la salle, vide, est renforcée par le fait qu'elle est de plus située à plusieurs mètres au dessus du sol, écrasant finalement littéralement le visiteur. En réalité, sa hauteur est inférieure à la moitié de la hauteur du mur, ce qui donne une prééminence sérieuse du vide de la pièce. En descendant l'escalier qui y mène, le visiteur est ainsi progressivement englouti et écrasé.

 

La frise est étalée sur trois murs et ordonnée telle une histoire représentant trois scènes diamétralement différentes se coordonnant aux sentiments perçus à l'écoute de la 9e symphonie de Beethoven.





A gauche, sur le premier mur latéral, long de presque 14 mètres, figure la scène des « souffrances de la faible humanité » priant les Forts.


 

 

 

 

 

 

 

 





Sur le mur central de 6,30 mètres apparaissent « les puissances maléfiques ».

 

 





 




L'autre mur latéral droit contient « la poésie », 







 




puis « les muses » (à gauche) et le « choeur des anges du paradis » qui entoure le  « baiser au monde entier ».

 

 

 

 

 

 

 







Comme à son habitude, Klimt utilise un grand nombre de matières différentes et n'hésite pas à recycler des matériaux non conventionnels. Couleur à la caséine, enduits de stuc, dorures, morceaux de miroirs, éclats de verre dépolis, breloques…1 En effet, en 1902, Klimt est à l'apogée de son art.

Dans son esprit, il réalisait une oeuvre d'art totale, Gesamtkunstwerk, en réunissant la peinture avec la musique (la frise étant une transcription picturale de la 9e de Beethoven), et avec l' « architecture » (de par l'utilisation de l'espace: les trois murs, la frise en hauteur, et le bâtiment de la Sécession).

1Gerbert Frodl, « Der beethovenfries von Gustav Klimt »- Verlag Galerie Welz, p5.

Par Tikidiki
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Lundi 13 avril 2009 1 13 /04 /Avr /2009 12:36

  II. l'Art incarnè 

Deux hommes mus

par

et pour

l'art.

 



II. 2. MAHLER (1860 – 1911)

 

 

Mahler est la personnalité du monde culturel viennois.

Mahler vient au monde en juillet 1860, en Bohème. Contrairement à Klimt, qui vit déjà dans les environs de Vienne, il faut à Mahler comme une force supplémentaire qui le tirera de son milieu modeste. Signe ou non, sa première « composition », alors qu'il a six ans, est une polka avec introduction, non seulement de marche, mais de marche funèbre.

Et cette anecdote est troublante, car la musique de Mahler fut, de tous temps, marquée par son ambivalence entre le funèbre (la marche funèbre), le martial (la marche), et le rieur, le populaire (la polka, mais la musique militaire puise elle aussi dans la musique traditionnelle). Freud, dont les travaux jettent sur les vies de chacun un regard autre, tente de l'expliquer en mettant en relation une dispute des parents du jeune Mahler avec un cortège militaire en fanfare, qui passait à ce moment. En tout cas, le contraste entre la musique populaire et les thèmes les plus sombres dans ses symphonies est flagrant dès Titan, sa première symphonie, particulièrement dans le 3e mouvement. Celui-ci débute sur le chant populaire Bruder Martin, (par lequel on voit la présence du folklore, mais aussi le thème de l'enfance) en mineur. Alors que le funeste canon, joué par la timbale, la contrebasse, le basson (instruments au timbre sombre) est déjà en route depuis deux minutes, le hautbois rieur fait irruption en entonnant une mélodie au rythmes pointés d'un genre tout à fait décalé. Mesure 45 un «  mit Parodie » intervient avec une fanfare tzigane. Le mouvement s'achève sur les dernier coups d'une timbale d'autant plus morbide que régulière et lente, espacés de silences froids. Ce genre de décalage se retrouve d'ailleurs dès le tout début du premier mouvement quand, alors que les violons font entendre leurs harmoniques sur la chanterelle et qu'une atmosphère très sereine se dégage – et elle n'est d'ailleurs pas sans rappeler les premières mesures de la 9e de Beethoven, par le fait que l'orchestre entier ne fait que jouer des la, ou des mi - retentissent, non pas une seule, mais deux fanfares, d'abord de cors, puis de trompettes (l'ironie du sort voulut que la dernière musique qu'entendit Mahler fut aussi une musique militaire, alors qu'en 1911 sa voiture de mourant traversait la France pour rejoindre Vienne et qu'elle croisa le cortège du président Fallières,  qui entonnait une musique traditionnelle comme celles qui baignèrent son enfance).

Ce caractère rieur et traditionnel est aussi commun aux symphonies 4 (clairement pastorale dès le début) et 7 (dite « chant de la nuit », d'inspiration partiellement populaire). L'ironie sarcastique, style caractéristique de la musique mahlerienne, tranche avec le classique comme avec le romantisme pur, c'est le style indéfectible de Mahler, sa sombre carte de visite. Le critique Max Graf, qui le considère d'ailleurs comme un compositeur de symphonies excentriques, raconte avoir  « vu un jour Mahler quitter précipitamment sa table pour aller entendre une musique militaire qui passe sur le Ring »1.

Le « côté sombre » de la musique mahlerienne est quant à lui incarné par trois symphonies qui peuvent toutes se disputer le titre de la plus noire: la 5e, avec sa marche funèbre et sa trompette de l'apocalypse, ce désespoir incarné qui est finalement vaincu, ou la 6e, avec ses trois coups de marteaux du dernier mouvement, signifiant chacun un malheur dans la vie de Mahler (la mort subite de sa fille de quatre ans, sa démission forcée de l'opéra de Vienne; la maladie incurable de son coeur), celle dont Alma dit que jamais une symphonie n'était sortie aussi directement du coeur de Mahler que celle-ci (ce qui en dit sur le personnage), celle dont Walter commenta l' « obscurité terrifiante et sans espoir, inexorable »2, mais peut-être est-ce la 9e, où un Mahler bouleversé et follement investi dans son oeuvre lance un appel ne serait-ce que sur la partition: « Ô jeunesse ! Perdue ! Ô amour ! Disparu » annote-t-il dans le premier mouvement, « Ô beauté et amour, adieu ! Adieu ! » et « En expirant » dans le dernier3. C'est sans doute la 9e qui prouve le mieux « l'amour inouï » 4 de Mahler pour la terre entière. Ce n'est pas un scepticisme désespéré, mais un désespoir malheureux.

La nature (que certains seraient tentés de qualifier de mégalomane) de Mahler l'a entraîné à aborder un autre type de symphonies qui, délaissant quelque peu le combat de l'homme contre sa condition, se font prières cosmiques et cathédrales de sons, approchent la vie par une philosophie transcendante: c'est le cas de la 3e, hymne à la nature suivant les étapes de la Création du monde, ou de la 8e, dont il dira du premier mouvement, le Veni Creator, « Je veux qu'aucun auditeur ne puisse lui résister: je veux qu'il écrase chacun d'entre eux »5. La légende veut en outre qu'il ait dit à ses musiciens de l'orchestre « Essayez d'imaginer l'univers tout entier commençant à tonner et à résonner ». 

Toujours est-il qu'à 15 ans, en 1875, le jeune Gustav est introduit à Vienne où il entame au conservatoire des études d'écriture. La représentation la même année du Tannhaüser de Richard Wagner (1813 – 1883) le bouleverse au plus profond de lui-même. Wagner, antisémite notoire, sera toujours exempté de ses défauts par Mahler, qui le vénère à l'instar de l'organiste de Saint Florian. Il possédera d'ailleurs par la suite un buste de son idole posé sur son piano, comme un sage aux conseils encore vivaces après la mort.

Admiratif de ce qu'un orchestre peut rendre, Mahler est poussé à l'idée de composer. Il débute avec les lieder; mais le jeune compositeur de 20 ans rencontre avec sa première oeuvre d'importance, Das Klagende Lied, l'échec et la froideur du jury du concours Beethoven de Vienne, dans les rangs duquel figure J. Brahms, figure du conservatisme en musique. Rebuté à cet instant comme il le sera durant tout le restant de sa vie au moins en tant que compositeur (« mon temps viendra » disait-il amèrement), Gustav dut choisir de ne pas vivre de sa musique, mais de celle des autres. Dirigeant orchestre sur orchestre, sa renommée de chef d'orchestre s'accroît, et il obtient en 1885 le poste de l'opéra de Prague avant de diriger celui de Leipzig en 1886, puis d'atteindre Budapest et Hambourg en 1891. Il n'y a pourtant qu'un seul orchestre qui puisse satisfaire le perfectionniste (et le musicien) qu'il est. En 1897, le poste de la Hofoper de Vienne se libère et Mahler sait que, du fait de l'antisémitisme ambiant qui interdit clairement aux juifs d'occuper cette place, il doit se convertir au catholicisme pour y accéder. Il se retrouve ainsi à la tête du meilleur orchestre du monde, et quant à ce dernier, il bénéficie sans le savoir du meilleur musicien de cette fin de siècle.

Son travail à l'opéra lui prenant d'autant plus de temps qu'il le fait à coeur et lui empêchant de composer rapidement (trois ans de gestation pour la Première, mais six pour la Deuxième!), Mahler ne composera plus que pendant l'été, mais à un rythme titanesque, engendrant des quantités phénoménales de musique par des symphonies à l'orchestration (jamais à ce point pensée) « lourdes » de 60 à 90 minutes. Il ne perdra pas espoir après les accueils faits de « silence[s] énigmatique[s] » ou de « tempête[s] de sifflets indignés », 6 comme Titan , qui sera l' « enfant de douleur » de Mahler. (Mahler fait d'ailleurs scandale en demandant l'obscurité lors des représentations): car « par bonheur il doutait rarement de son génie et trouvait partout de nouvelles raisons de croire, de lutter, et de persévérer » dit Schönberg7.

Contre son temps, Mahler continue de composer. « Il parlait avec amertume de sa propre destinée d'artiste et il avouait seulement, avec un sourire pensif, s'être souvent dit, en regardant le buste de Wagner sur le piano: « toi, au moins, ils ne peuvent pas t'assassiner ! » » dit le critique Julius Korngold 8. Bruno Walter écrivit de lui qu'il était «  Enfermé en lui-même comme dans une prison ».

Mahler est un « amoureux de l'humanité qui en oublie parfois l'homme »9. Il peut être cassant, blessant, égocentrique, car il ne voit pas le mal qu'il fait aux autres, par ses remarques qu'il veut bien intentionnées. S'il apprend qu'il a blessé quelqu'un, il va tout de suite s'en trouver étonné et naïvement se demander pourquoi, alors que la raison viendrait à l'esprit du premier venu. Mahler possède un caractère profondément naïf et enfantin. Par exemple, il aime les contes pour enfants de Grimm... au même titre que la philosophie10. Il devient drôle malgré lui, de manière désarmante, du fait de sa naïveté. Schönberg racontera en riant à un élève « On n'avait qu'à regarder comment Mahler nouait sa cravate pour apprendre, grâce à lui, quelque chose sur la nature profonde de l'art »11 ! Comme on peut peut-être s'y attendre, il n'est pas rancunier et oublie le mal qu'on lui a fait. Par contre, impulsif au sang chaud, il se révolte contre une injure qu'on lui aurait faite et qu'il n'estime pas juste: voilà ce qui le blesse. Alors même qu'il énonce lui-même volontiers d'autres failles dans son travail, à son avis plus juste. Il fait aussi souvent preuve d'impatience et d'entêtement, souvent du fait de son exigence par rapport aux autres et aussi à lui-même. Cependant, face à ses contradictions au coeur de sa personnalité, il faut se garder de le transformer en mythe, de faire de lui « un anachorète ou un démon », comme le précise Richard Specht12. C'est là que Mahler manifeste une ressemblance avec le maître de Bonn. Beethoven, à l'oreille sourde, fuyant la société, était perçu comme un asocial; il est  « malheureusement une personnalité indomptée » dit Goethe13. A travers le siècle qui les sépare, Beethoven et Mahler sont unis, par leur solitude et leur amour du monde, parce qu'ils appartiennent à leur oeuvre14, et que leur personne constitue à elle seule un pont dans l'histoire de l'art. Naïvement, Mahler voulut échapper à la malédiction de la 9e symphonie en composant après sa Huitième Das Lied von der Erde. Il mourut cependant en 1911 sans avoir pu achever sa dixième, comme avant lui Beethoven, Schubert, Bruckner.

 

 

 

 

1Henri-Louis de La Grange, L'Âge d'or de Vienne, p946.

2Supra, p929.

5Henri- Louis de La Grange, l'Âge d'or de Vienne, p895.

6Supra, pp36-37

7 Henri-Louis de La Grange, l'Âge d'or de Vienne, p930

8 Supra, p913

9Ibid, p934

10Ibid, p931

11Ibid, p928

12Ibid, p930

13R. Rolland, Vie de Beethoven, p41.

14H-L de La Grange dit cela de Mahler. L'Âge d'or de Vienne, p930.

Par Tikidiki
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Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /Mars /2009 22:19

II. l'Art incarnè

Deux hommes mus

par

et pour

l'art.

 

 

 

II.1. G. KLIMT (1862-1918)

 

 

Gustav Klimt naît dans un milieu assez spécifique: la mère « entretient la nostalgie d'une carrière de cantatrice ratée » 1 et quant au père, il est orfèvre ciseleur. La famille vit dans une banlieue de Vienne. Sur les sept enfants de la famille, trois seront des garçons qui choisiront des carrières artistiques. L'un suivra le père; mais Ernst rejoindra Gustav dans un atelier de peintures sur commande. Le métier du père informe sur ce qui a sans doute été le quotidien de Klimt, quotidien dont les échos se ressentent dans son art: ornementation, utilisation de matières dorées. Les trois soeurs de la famille serviront de modèles aux jeunes peintres: s'attaquant au corps et aux visages féminins, Gustav put ainsi esquisser les prémisses de ce qui deviendra la « nouvelle femme » de Vienne. En outre, Gustav témoigne d'un grand intérêt pour l'art et fréquente assidûment les musées, ce qui lui vaut une grande culture artistique. Il rentre en 1876 à l'École des Arts et Métiers de Vienne où il étudie les dessins technique et artistique chez F. Lauberger (1829 – 1881) qui le soutiendra et l'aidera à trouver ses premières commandes.

C'est dans la lignée de Makart (1840 – 1884) que Gustav s'inscrit. Makart est un peintre autrichien à la mode et à la sensibilité assez classique. Il en reprend la précision, la clarté et la netteté quasi photographiques et développe lui-même un sens du détail encore plus marqué. La personnalité de Klimt se ressent par ailleurs progressivement dans les thèmes de ses peintures qui, loin de n'aborder que les plus conventionnels (ce qui se retrouve dans ses oeuvres de jeunesse sur commande, comme La Fable, de 1883), s'attaqueront progressivement à une sorte de vision « universelle » de l'art (L'art Égyptien 1890-91, La Musique I 1895, Allégories de la Sculpture 1888-89, de la Tragédie, 1897, et Pallas Athéna, 1898). Avec Pallas Athéna, Klimt représente la déesse avec tous ses attributs dans une décoration sombre et dorée, et donnant à son sujet un visage beau et sévère... ce visage est ironiquement en contraste avec le visage de la gorgone, gravé en dessous, qui tire la langue. Cette toile sera la figure tutélaire de la Sécession. On la retrouvera sur l'affiche de la première exposition, et aussi chez Kandisky.

La manière de Klimt de penser le tableau, en particulier par l'emploi de motifs géométriques variés (et les matières qu'il utilisera) font montre d'une grande diversité. Le luxurieux doré apparaît souvent dans ses oeuvres, comme une réminiscence de l'art Byzantin; Klimt sera par ailleurs influencé par les mosaïques de Ravenne qu'il vit en 1903. En plus de ses inspirations, la grande nouveauté de Klimt vient du fait qu'il utilisera une grande palette de matériaux pour ses créations: le marbre, le cuivre, l'émail, les pierres précieuses.

Makart héritait sa technique d'une tradition picturale asséchée, saisissant l'art dans une vision lisse, nette, non dérangeante. Il faut cependant remarquer qu'une certaine tradition de la femme (et notamment de la nudité) semble se transmettre. De plus, Makart se faisait le champion de la classe aisée en flattant, avec de grandes fresques historiques, leur nationalisme teinté de nostalgie d'un passé autrefois glorieux. Klimt reprend le flambeau de la fresque murale avec Musique I, mais surtout avec la Frise Beethoven (1902), qui ont plus d'un point commun. (ci-contre, Musique I)

 

 

Gustav monte dans sa jeunesse une petite entreprise prometteuse avec son frère et un ami. Les fresques commandées exigent une documentation historique qui complétera l'universalisme de Klimt. Le vent est favorable au trio dont le travail est très apprécié, mais il semble que Klimt n'éprouve pas la même satisfaction à l'égard de ses oeuvres, se restreignant dans un néo-classicisme que ne lui est pas naturel. Ses oeuvres de cette époque sont pourtant la preuve d'une grande maîtrise: le plafond au dessus des escaliers du Burgtheater, décoré par lui et F. Matsch, donne au spectateur au sol l'impression d'être regardé comme un animal en cage par des fenêtres d'un autre monde (ce qui correspond bien aux balcons du théâtre donnant sur la scène. Serait-ce une ironie de la part de Klimt que de considérer la grande salle comme un lieu où chacun paraît et n'est pas?). 

Klimt ne pouvait continuer de se contenir. En 1894 éclate le scandale de l'Aula Magna, une salle prestigieuse de l'université où devaient figurer trois grand panneaux commandés à Klimt sur le thème de « la victoire de la lumière sur les ténèbres » : «  la médecine », « la philosophie », et « la jurisprudence ». Le travail déplaît fortement. C'est le franchissement de la ligne pour Klimt, qui sort maintenant clairement des sentiers rebattus; il délaisse la tradition, celle de son idole Makart dont il tant hérité, pour aller vers la modernité dont il sera le nouveau héros. Son art éclate et se révèle: enfin, il a achevé sa période d'apprentissage et devient son propre maître. Les multiples corps s'enchevêtrent contorsionnés dans une nudité sans fard, terriblement humaine. C'est un monde irrationnel et sans repère pour le spectateur, qui reste coi. (ci-contre, Pallas Athéna)

Si Klimt doit rembourser ses commanditaires et encaisser les critiques défavorables, l'oeuvre sera couronnée six ans plus tard de la médaille d'or à l'exposition universelle de Paris, autre capitale des arts (les panneaux auront cependant le triste sort d'être détruits dans l'incendie du château Immendorf, brûlé par les nazis lors de leur retraite en 1945). 

Klimt s'éloigne de plus en plus de la peinture représentative. Un changement artistique radical, de l'art s'amorce. Il s'agit de révolutionner l'ensemble des arts plastiques et décoratifs: naturellement la peinture, la sculpture et l'architecture, mais aussi des arts déconsidérés comme le dessin, l'illustration des livres, la gravure et la typographie. A la suite de divergences d'idées au sein de la Künstlerhaus (association des artistes de Vienne), il fait sécession avec leur académisme (dont il considère l'influence comme « stérilisante », lui qui est bien placé pour le savoir puisqu'il l'a suivie pendant des années) et en démissionne, avec 15 autres, dont Koloman Moser (1968 – 1918). La Sécession sera la nouvelle maison des artistes créée peu de temps après, le 3 avril 1897. Sous la direction de Klimt et le crayon de Joseph Maria Olbrich, la Sécession voit s'élever un bâtiment à son honneur. En contraste avec les autres bâtiments avec colonnes et fioritures qui sont pléthore à Vienne, le bâtiment de la Sécession est un gros bloc blanc, qui aujourd'hui encore semble parfaitement moderne. Au style épuré de l'art nouveau, orné d'un grand « chou-fleur » (une coupole de feuilles dorées), il donne l'impression de s'enfoncer dans le sol. Son emplacement non plus n'est pas conventionnel: entouré d'immeubles, en marge des autres centres culturels, enclavé, il est aussi proche du grand centre psychiatrique de Vienne. Le bâtiment de la Sécession est sobre, mais il l'est surtout contrairement aux autres bâtiments à coupoles qui ont peur de passer inaperçus, comme la Karlskirche que l'on peut voir de l'endroit, avec ses deux minarets.

A l'occasion de la 14e exposition de la Sécession en l'honneur du compositeur de Bonn, Klimt est en 1902 le peintre de la Frise Beethoven, fresque en trois murs inspirée du cinquième mouvement , l'Ode à la joie, de la 9e Symphonie. La statue de Beethoven que Klinger a réalisé après 15 années de travail est au centre de l'exposition: assis sur un trône, il s'agit d'un Beethoven méditatif, en vis-à-vis avec un aigle à ses pieds. Les Sécessionnistes vénèrent en Beethoven l'exaltation de l'amour et de la fraternité, thème qui apparaît dans son Ode. En outre, Gustav Mahler, dont le visage même est introduit par Klimt dans la Frise Beethoven, dirige pour la célébration un extrait de la symphonie dans la même salle que la frise, réalisant une double union, celle de l'homme avec l'homme (« Alle menschen werden Brüder » [tous les hommes deviennent frères] dit Beethoven, inspiré par Schiller) et celle de la musique et de la peinture. Cette symbiose de l'art tient à coeur aux Sécessionnistes, comme l'illustre le syncrétisme artistique dont fait preuve Klimt dans toute son oeuvre en mélangeant peinture, musique, et architecture.

En 1907, Klimt est le peintre du Baiser, une de ses oeuvres les plus connues aujourd'hui, sans doute inspirée par son baiser avec Alma Schindler2. Elle fait part de la maturité de son art: le couple enla est doré, décoré par des motifs géométriques différents (du noir et du blanc dans les rectangles de l'homme, de nombreuses couleurs vives dans les cercles pour la femme. pour l'homme); le fond est d'un marron scintillant, sans ornementation, permettant au tableau de faire jaillir toute la beauté à partir du couple. Celui-ci figure sur un parterre de fleurs, preuve de joie... Un plagiat de cette peinture (Le Cardinal et la Nonne, 1912) fut réalisé par Egon Schiele (1890 – 1918), disciple de Klimt, reprenant le thème sur un ton ironique: en effet, le cardinal et la nonne n'ont pas l'air d'uniquement partager leur compréhension des Saintes Écritures! Schiele apprendra beaucoup de Klimt, mais son propre style s'affirmera avec une force brute, complètement différente de la peinture de son maître. Le point commun le plus frappant sera la nudité: Schiele visera à l'hyper-réalisme.

Comme une comète de l'art qui aura terminé d'oeuvrer dans ce domaine, Klimt quittera la Sécession, qui selon lui tend à se scléroser, en 1908: l'art en tumulte, entraînait aussi des tensions au sein de la révolution. Klimt mourra en 1918 d'une attaque d'apoplexie, laissant de nombreuses toiles inachevées.

 


1. Klimt, Kokoschka, Schiele, J.J. Lévêque, ACR Édition, Poche Couleur, p22.

  2.  Cette femme, qui traversera la vie d'artistes illustres (première expérience avec le compositeur Zemlinsky (1871 – 1942), mariage avec G. Mahler, avec l'architecte W. Gropius (1883 – 1969), aventure avec l'écrivain et peintre Oskar Kokoschka (1886 – 1980) et mariage avec l'écrivain Franz Werfel (1890 -1945) ), elle même férue d'arts, est une pierre angulaire de la vie culturelle viennoise. C'est elle qui permettra à Mahler de faire connaissance du groupe de la Sécession et de Klimt.

Par Tikidiki
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Dimanche 15 mars 2009 7 15 /03 /Mars /2009 11:59

I.4. Sciences et littérature.

 

«  A vienne, on regardait la fin du monde comme un spectacle ». S. Zweig.

 

De son côté, le médecin neurologue viennois et inventeur de la psychanalyse moderne Sigmund Freud (1856 – 1939 ) participe à l'édification d'une pensée nouvelle. La philosophie, l'épistémologie sont enrichies par cette oeuvre prolifique dont la place dans le domaine de l'art à travers par exemple ses recherches sur le surréalisme démontre la portée. Il analysera par ailleurs G. Mahler.

Comme l'on pourrait s'y attendre, la littérature viennoise n'est pas en reste par rapport à la Sécession. Déjà en 1890 proclamait Hermann Bahr (1863 – 1934) dans son article Zur Kritik der Moderne « la mort d'un monde épuisé et révolu ». Le mouvement Jung Wien est créé par le rassemblement de jeunes auteurs autour de Bahr. Parmi eux, Hofmannsthal (1874 – 1929) fait une utilisation toute particulière du symbole et de la métaphore, dans des drames lyriques aux descriptions impressionnistes. De même, Schnitzler (1862-1931) s'intéresse aux méandres de la psychologie humaine (où l'on ressent une certaine influence de Freud), si possible dans des situations où le rapport au tabou est omniprésent, ou en tout cas dans des situations complexes permettant de mettre en valeur les tensions étouffantes du héros (ou de l'héroïne, comme c'est le cas dans Fraulein Else) qui le conduisent souvent au suicide. Le thème de la mort fait partie intégrante de l'atmosphère viennoise (S. Zweig, die Angst, où le protagoniste est encore une héroïne), dont la population manifeste comme nulle part ailleurs une sorte de fascination pour la mort, comme le montrent les nombreux castrum doloris de cette époque.

Plusieurs éléments rapprochent la littérature du courant d'art pictural mené par la Sécession. On observe dans la littérature que le rôle accordé au beau-sexe est croissant, ce qui va de pair avec les très nombreuses représentations de la femme réalisées par Klimt ou Schiele. Une femme qui reste par ailleurs de côté dans la vie réelle, cantonnée à la figuration en société. D'autre part, l'aspect névrotique et dérangeant  d'une femme de bonne famille qui trompe son époux, d'une jeune fille sacrifiée pour la sauvegarde de sa famille à vieil homme riche,le trompent pas sur le thème de la décadence qui anime certains écrivains, à mettre en relation avec le bouleversement des méthodes picturales et la provocation de certaines oeuvres de la Sécession, comme le Cardinal et la None, par exemple. La précision du détail de Hofmannsthal, ses goûts de pureté, de richesse du décor, de détachement du réel, rapprochent aussi nettement la littérature du Sezessionstil.

Par D. Maillard
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